Me Lu Chan Khuong veut redevenir bâtonnière

février 06, 2017
Me Lu Chan Khuong avait été suspendue par le... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

(Québec) «Je replonge dans l’aventure.» C’est en ces termes que l’ex-bâtonnière démissionnaire du Barreau du Québec, Me Lu Chan Khuong, annonce qu’elle sera candidate à l’élection qui débute en février. Après un départ sur fond de crise entourant une plainte pour vol dont elle faisait l’objet, elle revient pour défendre les juristes de l’État qui, selon elle, sont abandonnés par le Barreau. Elle veut aussi recentrer le rôle du bâtonnier comme défenseur des droits des citoyens et surveillant du gouvernement en matière de justice.

«On assiste au plus long conflit de l’histoire de la fonction publique du Québec et le Barreau ne s’implique pas. Je suis découragée. La bâtonnière ne sort pas publiquement. C’est comme une autruche qui se met la tête dans le sable et nie la réalité», lance l’avocate qui, comme son époux, Me Marc Bellemare, ex-ministre de la Justice dans le gouvernement Charest, travaille notamment auprès des accidentés de la route et des victimes d’actes criminels.

À ce titre, elle connaît et reconnaît le travail des juristes de l’État. «Ça ne semble intéresser personne, mais ça touche tout le monde.» Elle prend ouvertement position en leur faveur et soutient qu’ils devraient obtenir le même traitement que les procureurs de la Couronne.

«Ce ne sont pas des fonctionnaires comme les autres. Ils rédigent nos lois, conseillent les ministres et plaident des causes qui touchent le gouvernement. Ça prend des gens motivés. Il faut les payer pour avoir les meilleurs et cesser de créer une sous-catégorie de juristes. On a l’impression que les ministres Moreault [Conseil du trésor] et Vallée [Justice] ne semblent pas au courant de tout ce qu’ils font», plaide Me Khuong.

Elle assure ne pas s’être trouvé un nouveau cheval de bataille. Le manque d’intérêt du gouvernement envers les conditions de travail des juristes de l’État l’interpelle depuis longtemps. En 2015, elle écrivait une lettre publiée dans Le Soleil dans laquelle elle dénonçait la décision du gouvernement d’interdire aux juristes de participer à la conférence des juristes de l’État, faute de budget. L’événement avait finalement été annulé. Pour elle, c’est pourtant une occasion unique pour les juristes d’être mieux formés et informés afin d’adapter les lois à l’évolution de la société.

S’attaquer aux délais

Du même souffle, son objectif est de défendre les intérêts des citoyens pris en otage par les délais indus, qui ne peuvent que s’allonger avec le conflit en cours. «Quand ça touche l’ensemble de la population, ça m’interpelle. J’ai moi-même une cause avec la SAAQ qui a été remise. Ma cliente attend depuis trois ans. Pendant ce temps, il y a eu quatre remises et elle n’a aucun revenu de remplacement. C’est nier les droits d’un individu», s’insurge l’avocate. Le plus récent rapport du Tribunal administratif du Québec mentionne un manque à gagner de 22 juges administratifs en date de mars 2016. C’est sans compter les retraites pour l’année en cours.

Me Khuong revient aussi avec l’intention de remettre sur les rails son programme, jamais réalisé, qu’on lui avait pourtant promis de mettre en place lors de son départ, seulement quatre mois après son élection. Elle fait notamment référence à sa volonté d’abaisser le salaire de la bâtonnière de 308 000 $ à 189 000 $, soit l’équivalent du salaire du premier ministre du Québec. À sa grande surprise, le salaire de l’actuelle bâtonnière, Me Claudia P. Prémont, a été majoré de 2 % en décembre. De plus, le conseil d’administration du Barreau a voté pour l’instauration d’une indemnité de départ, pouvant varier de 157 000 $ à 193 000 $. «Ils sont complètement déconnectés», laisse-t-elle tomber.

Enfin, Lu Chan Khuong veut aussi axer un éventuel mandat sur l’importance d’éduquer et d’informer la population sur le système de justice au Québec. «La bâtonnière est la mieux placée pour expliquer aux citoyens ce qu’est notre système de justice. On apprend les maths et l’histoire, pourquoi ne pas éduquer les jeunes sur la justice? questionne-t-elle. Je vais dans les écoles et les jeunes sont intéressés. Il ne faut pas attendre d’avoir un problème pour s’intéresser à la justice.»

Évidemment, l’avocate revient bien consciente des raisons qui l’avaient forcée à quitter ses fonctions en septembre 2015. Elle avait été suspendue par le C. A. du Barreau le 1er juillet après que La Presse eut révélé qu’elle avait bénéficié du programme de non-judiciarisation pour une plainte de vol à l’étalage chez Simons. Encore aujourd’hui, elle résume l’affaire à une «erreur d’inattention». Me Khuong s’était fait élire avec 64 % des voix en mai 2015. En août de la même année, quelque 1000 membres présents lors d’une assemblée générale avaient réitéré à 68,5 % leur confiance envers elle, malgré la controverse. Mais les tensions étaient devenues trop grandes avec le conseil d’administration. L’image publique du Barreau en souffrait. Elle avait finalement quitté ses fonctions, soutenant que «l’institution était plus importante que les personnes qui la dirigent».

Les mises en candidature s’ouvrent le 28 février. «Je me présente avec une vision, un programme. Si les gens veulent y adhérer, ils voteront pour moi», conclut-elle, sûre d’avoir encore de nombreux appuis.

LE SOLEIL, PASCAL RATTHÉ

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