Dur combat contre le no-fault

septembre 20, 2016

Blessée en 1995 et handicapée à vie par le défaut de fabrication d’un véhicule, une dame de Québec n’a jamais pu poursuivre le constructeur

Nancy Leblond

PHOTO MATHIEU BELANGER
Pierre-Paul Biron

MISE à JOUR 

Plus de 20 ans après qu’un coussin gonflable défectueux lui eut explosé en plein visage, anéantissant son avenir et ses rêves, une résidente de Québec s’adresse au gouvernement pour modifier la loi régissant le régime public d’assu-rance automobile sans égard à la faute (no-fault) qui l’a empêchée d’être dédommagée convenablement.

La vie de Nancy Leblond s’est transformée à jamais le soir du 18 décembre 1995 lors de ce qui avait tout l’air d’un banal accident de la route. Le coussin gonflable de la Pontiac Firefly à bord de laquelle elle était passagère lui a alors littéralement explosé au visage après une collision à basse vitesse.

Douleurs chroniques, crises à répétition, problèmes de mâchoire, impossibilité d’aller à l’extérieur
par temps froid: la vie de Mme Leblond est devenue un véritable calvaire.

PHOTO MATHIEU BÉLANGER
Douleurs chroniques, crises à répétition, problèmes de mâchoire, impossibilité d’aller à l’extérieur par temps froid: la vie de Mme Leblond est devenue un véritable calvaire.

Âgée de 21 ans, l’étudiante en design de mode subit de graves brûlures chimiques au côté droit du visage qui la plongeront dans un enfer qu’elle n’a pas quitté depuis. «Depuis ce jour-là, tout ce que je fais de ma vie, c’est essayer de me soigner», soupire Mme Leblond en fermant la porte-fenêtre de son logement de Charlesbourg en raison du faible courant d’air qui a l’effet d’un couteau planté dans sa joue.

C’est que les changements rapides de température ou le vent viennent en quelque sorte «réactiver la brûlure» de Nancy Leblond chaque fois qu’elle y est exposée.

«Je sors de la maison deux mois par année l’été, sinon je dois être enfermée chez nous et ne jamais sortir à cause des crises», explique la dame aujourd’hui âgée de 42 ans, qui prend une trentaine de pilules par jour. La seule solution que ses médecins ont trouvée est de déménager dans le Sud six mois par année, un traitement «loin d’être couvert» par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ).

Nancy Leblond garde de lourdes
séquelles des brûlures causées par l’explosion d’un coussin gonflable en 1995.

PHOTO COURTOISIE
Nancy Leblond garde de lourdes séquelles des brûlures causées par l’explosion d’un coussin gonflable en 1995.

Leurs énergies pour la bataille

Incapables de sortir de chez eux l’hiver, de faire du sport, d’avoir des enfants ou de travailler, Nancy Leblond et son conjoint concentrent donc leurs énergies sur leur bataille.

«Le no-fault au Québec m’empêche de poursuivre au civil le fabricant (GM). Pendant qu’ils n’ont jamais eu à prendre leurs responsabilités, moi, je vis avec 1400 $ par mois», déplore celle qui a mis plus de 15 ans avant de voir son état reconnu par la SAAQ (voir encadré).

Elle en a assez de ce combat sans fin et souhaite faire avancer la cause pour ceux qui sont dans la même situation. La Fondation Nancy Leblond a vu le jour en janvier 2015 pour aider la dame et son conjoint, Patrick Dupuis, en plus d’amasser des fonds pour la recherche neurologique.

«Permis de tuer»

Une pétition vient aussi d’être déposée à l’Assemblée nationale visant à faire modifier la loi sur le no-fault, qui empêche les recours contre les constructeurs d’automobiles.

«Avec le no-fault comme il est actuellement, c’est un permis de tuer que les compagnies automobiles ont au Québec», clame Patrick Dupuis, conjoint et aidant naturel de Mme Leblond, désespéré de voir sa conjointe dans cet état sans pouvoir rien y faire.

Chronologie des événements

1995 – Nancy Leblond est gravement blessée au visage le 18 décembre par une brûlure chimique causée par l’explosion d’un coussin gonflable défectueux.

Avril 2000 et septembre 2002 – Opérations de reconstruction complète de la mâchoire, installation de 19 vis permanentes pour tenir le tout.

2011 – Début de piqûres de botox aux 3 mois, jusqu’à 10 injections par séances, pour paralyser les muscles autour de l’œil et le garder ouvert.

2012 – La SAAQ reconnaît son incapacité à travailler en raison de l’accident. Elle reçoit maintenant des prestations, mais 116 000 $ de celles-ci servent à rembourser l’aide sociale versée entre l’accident et la reconnaissance de la SAAQ.

2015 – En janvier, Nancy Leblond et son conjoint Patrick Dupuis mettent sur pied une fondation afin d’améliorer sa qualité de vie et de financer la recherche neurologique.

METTRE FIN AU «FREERIDE POUR LES FABRICANTS»

L’avocat Marc Bellemare et Nancy Leblond.

PHOTO MATHIEU BÉLANGER
L’avocat Marc Bellemare et Nancy Leblond.

L’avocat Marc Bellemare accompagne Nancy Leblond dans ses démarches afin de faire modifier la loi sur le no-fault, pour réussir à mettre fin à ce qu’il qualifie de «freeride pour les fabricants».

Pourquoi remettre en question le principe du no-fault, mis en place en 1978?

Ça ne remet pas en question le no-fault comme principe. Ça ne remet pas en question l’indemnisation. Mais ça crée une responsabilité pour les fabricants automobiles, les mécaniciens, tout ce qui touche la fabrication et la réparation de véhicules. Ça n’a pas sa place dans le no-fault. Pourquoi protéger ces gens-là et leur offrir l’immunité? D’autant plus qu’en 1978, il n’y a personne qui pensait aux fabricants quand la loi a été écrite et est entrée en vigueur.

De quelle façon souhaiteriez-vous voir le gouvernement procéder?

Ce qu’on veut d’abord c’est que les victimes de fabricants automobiles aient des recours. Au fond ce qu’on voudrait, c’est que les victimes des fabricants soient considérées comme des victimes hors Québec. Si un Québécois est blessé n’importe où dans le monde, il y a la SAAQ, mais il y a aussi des recours civils pour l’excédent si la SAAQ ne paie pas complètement. Mais parce que ça arrive au Québec, il n’y a aucun recours? C’est complètement ridicule. Et le recours devient un moyen de pression sur le fabricant, un incitatif à faire une bonne job.

Vous souhaiteriez aussi voir les compagnies automobiles cotiser davantage au régime public de la SAAQ?

Les compagnies ne paient pas en fonction du risque qu’ils représentent en tant que fabricants. Nancy Leblond, ce n’est pas un automobiliste imprudent qui l’a frappé, c’est une erreur de fabrication du véhicule. Si les fabricants automobiles cotisaient au régime public québécois, peut-être qu’on aurait de meilleures indemnités pour les victimes. On diminuerait aussi la pression sur les automobilistes individuellement.

 

http://www.journaldequebec.com/2016/09/13/dur-combat-contre-le-ino-fault-i